image journée gentillesse

"Eh, voisin ! Voisin". C’est comme ça que me nomme le gars d’à côté et c'est de cette façon là qu’il m'a interpellé l'autre jour, avant de poursuivre. 

-" Faudrait peut-être penser à couper les deux branches qui viennent dans mon terrain!"

 Inutile de vous préciser que cette péremptoire injonction m'a quelque peu irrité. 

J'étais sur le point de remettre en place l'énergumène comme il se doit, de lui faire comprendre que la politesse et la courtoisie ne nuiraient pas à nos échanges, fussent-ils des plus pragmatiques, quand, me coupant l'herbe sous le pied à défaut de couper lesdites branches, il ajouta. "Ouais, parce que ça m'emmerde et en plus y a des épines dans votre machin". Ledit machin étant un magnifique pyracantha, dont deux des branches avaient pris la mauvaise idée d'aller chercher chez ce goujat la liberté, du moins l'espace, dont elle prétendaient jouir.

Je m'apprêtais donc à rétorquer, sur le ton ferme que cette sommation exigeait, quelque chose du genre "Eh! connard, tu pourrais pas me l’ demander gentiment ?", quand je pris conscience que l'individu avait non seulement un cerveau à la David Douillet mais la carrure aussi.

Je remballai donc mes propos véhéments en les rangeant au même endroit que ma fierté et lui dit:

- " Excusez-moi, je n'avais pas vu l'extension malencontreuse de ces ramifications, je vais chercher mon sécateur et j'arrive"

- " Ouais, dépêchez-vous, j'ai pas que ça à foutre" me dit-il, comme si je lui avais proposé d'aller les couper lui-même.

En quelques secondes et sans autre sursis, les deux branches perdirent leur superbe et regrettaient d'avoir été chercher bien loin le bonheur qui leur tendait les bras chez moi, même si, à leur proximité, le bonheur en question pouvait quelque peu s'égratigner.

Inutile de vous préciser qu'après avoir taillé l'arbuste coupable, je me taillai à mon tour pour regagner mes pénates sans tarder, ayant saisi dans le regard dénué d'intelligence de mon musculeux voisin, une lueur semblant me dire "Va donc voir là -bas si j'y suis". J'y suis allé et ça tombait bien… il n'y était pas! 

C'est à ce moment-là, qu'à la radio j'entendis "Nous sommes le 13 novembre et aujourd'hui  c'est la journée de la gentillesse". Avouez qu'elle ne commençait pas très bien la journée de la gentillesse. Illico je retournai chez mon voisin espérant lui tirer quelques remords et lui faire regretter ses précédentes indélicatesses. La porte à peine ouverte je ne lui laissai aucun répit et lui dis : « Au fait, vous n’êtes pas au courant mais aujourd’hui c’est la journée mondiale de la gentillesse ».

« Si si » me répondit-il «  je suis au courant c’est pour ça que ‘ t’ai pas cassé la gueule talheure » . Et de rajouter comme pour me prouver qu’il avait des références : « si t’as pas aute chose à m’dire, alors casse-toi pauv' con» et sur ce, il me claqua la porte au nez.

Je restais déconcerté et prenais conscience que mon voisin, qui n’aurait jamais le temps d’étancher l’immense flot de bêtise dans lequel il barbotait, devait faire partie de ceux qui pensent qu’une journée de la femme c’est déjà une de trop, dans la mesure où il n’y a pas de journée de l’homme. Avouez qu’un tel argument déplorant cette extrême injustice a de quoi désarmer ! En tout cas, il me permettait de vérifier la justesse de la réflexion de  Confucius qui disait :« Agis avec gentillesse mais n’attend pas de complaisance en retour ».

Je méditais donc longuement sur la portée de cette journée de la gentillesse décrétée, en me disant que si, à son instar, on ne déclarait qu’une seule journée pour la connerie, ça ne suffirait absolument pas. Imaginez en effet Nadine Morano ou Frédérique Lefebvre contraints de concentrer leurs âneries en une seule journée ! Impossible ! 

Alors pourquoi ne pas instituer la journée de la fidélité. Anne Sinclair dirait « C’est toujours ça de pris ».

La journée de la vérité. Rendez-vous compte, une journée sans politique.

La journée de l’honnêteté avec comme président d’honneur Eric Woerth. 

La journée des péripatéticiennes gratuites, comme ça il n’y a pas que les flics qui les auraient à l’œil. 

Ou, pourquoi pas, la journée du baiser. Là je risquerais d’être très sollicité...

 Mais au lieu de ça le gouvernement a institué cette semaine la journée supplémentaire de carence en cas d’arrêt maladie. Là, ce n’est pas du tout gentil… pour les malades. Il faut dire que ce sont tous des fraudeurs comme l’a insinué notre président avec ses gros sabots à talonnettes.

Car la fraude, c’est bien connu c’est l’apanage de ces salauds de pauvres. S’agissant au contraire des patrons qui ne déclarent pas leurs salariés ou de ceux qui ne paient pas leurs cotisations, je n’ai pas entendu le président les fustiger de la sorte et pourtant leur fraude à eux représente 80 % du déficit de la sécu. Assurément, à leur égard, comme à l’égard de certaines grandes entreprises du CAC 40 qui ne paient pas d’impôt sur les bénéfices, le gouvernement fait preuve de beaucoup de gentillesse et pas seulement une journée par an.

Sur ce j’ai tenté de me consoler avec le beaujolais nouveau qui venait d’arriver, mais en vin vain.

Bonne semaine quand même et à la semaine prochaine pour un résumé de l'actualité de novembre.