Je l’ai rencontré le premier janvier 2011 au matin. Il était seul dans la rue, presque nu, un morceau de tissu autour de la taille, un drôle de chapeau plein d’épines sur la tête, les mains en sang. Je me suis dit qu’il avait dû fêter le nouvel an avec beaucoup d’ardeur et qu’il n’était pas encore tout à fait remis de sa folle nuit, et lui ai demandé. -  Vous avez besoin d’aide ?

-  All you need is love. M’a-t-il laconiquement répondu. Je n’ai pas compris immédiatement la portée de son  affirmation, jusqu’à ce qu’il me dise.

-  My name is Jésus.

-  J’y crois pas, me suis-je entendu lui répondre.

J’étais abasourdi, je n’avais jamais pensé que Jésus, lui aussi, avait choisi la langue commerciale pour s’adresser à ses prochains. Je suis resté pantois, à le dévisager, à me demander si le champagne de la veille n’avait pas des effets rétroactifs.

-  Alors comme ça tu es revenu !

-  Oui ça fait une semaine pile à poil, que j’erre dans les rues, et vous êtes le first one qui m’adressez la parole.   Me répond-il, avec un accent sans rapport avec celui de Cambridge. C’est à ce moment là que ma fierté s’est sentie ragaillardie, et qu’une rougeur de modestie complice a coloré mon visage.            

        -  Mais tu ne peux pas rester seul dans la rue, presque nu, sans toit, sans manger !

        -  Tu peux m’inviter. Tu crèches où ?. 

  -  Pas très loin, je t’accompagne. C’est mon épouse qui va être surprise !

Et je l’ai emmené, tranquillement, de par la ville, en l’aidant à prendre conscience du danger de la circulation, et  bien qu’il n’ait jamais daigné vouloir traverser dans les clous, nous sommes arrivés chez moi, sans encombre. Le court trajet l'avait néanmoins fatigué, il était pieds nus, en suaire, et s'était arrêté plusieurs fois en me disant, " je suis un peu naze, arrête".

En arrivant je me suis écrié "Chéri, devine qui vient dîner ?"

- C’est pas vrai, tu n’as quand même pas ramené un clodo. Dit-elle en dévisageant le barbu décharné au bas de l’escalier.

  - Hello, Miss. Répliqua poliment Jésus, un peu gêné. What is "Clodo" ? Me demanda-t-il, circonspect. 

  - Ne vous en faites pas ça veut dire "guest star".

  - Et en plus c'est un étranger ! S'exclama mon épouse, avant de rajouter. « Je te signale que ce soir il y a mes parents qui passent pour la nouvelle année, sans compter ton frère, ma soeur, les enfants, on est déjà douze à table ! Je vois d'ici la scène ». Dit-elle, les yeux au ciel !

  - Ma chérie, le temps et venu de mettre en application nos grandes idées de fraternité.

  - Oui, mais ce soir, je n'avais pas prévu d'avoir Ben Laden à table.                        

- Who is "Ben Laden" ? 

- C'est un autre barbu, elle vous confond. Depuis qu'il est célèbre, pour prendre un avion, c'est la croix et la bannière.

- What is bannière ? me demanda-t-il.

Je commençais à en avoir assez de servir de dictionnaire. J'aurais plutôt cru que Jésus parlait latin, et je découvrais qu'il ne devait donc pas comprendre les messages que lui adressaient le pape et ses sous-papes, depuis des lustres.

- Chéri, me cria ma femme depuis la cuisine. J'ai peur qu'il n'y ait pas assez de pain. 

- No problem, me dit Jésus à voix basse. Laissez moi faire, Je vais m'en occuper.

Ensuite je l'ai emmené à la salle de bain. Il n'avait pas l'air surpris, manifestement bien éduqué par sa mère, elle lui avait fait prendre des bains, Marie. Là je lui ai dit qu'il pouvait se raser, je lui ai ramené une chemise propre et un pantalon et je suis parti préparer les coupes de champagne.

        Quand mes beaux parents et les autres invités sont arrivés, Jésus était rasé de prés, habillé, coiffé. Beau comme un dieu. Je l'ai présenté en disant que c'était un collègue de travail du bureau de Londres. La vérité aurait pu être fatale à ma belle mère, ou fatale à la bonne impression qu'elle semblait avoir de moi depuis des années.

- En fait, il est administrateur de bien, expliquais-je à mon beau-père qui était aussi curieux qu'intrigué.

- Ah! il vend des maisons ! Dans quels pays ?

- Il en a partout, beaucoup de constructions anciennes, bien restaurées, souvent mal chauffées, certes, mais très bien entretenues.

Et mon beau-père se fit un plaisir d'utiliser ses vieilles notions d'Anglais. "My tailor is Rich" lui dit-il, l'air satisfait. Sur quoi Jésus répondit. "Yes, but my father is carpenter."

        Jésus avait l'air d'apprécier le champagne et ses petites bulles, plus nombreuses que celles du souverain pontife. Il était très agréable avec tout le monde et semblait avoir tapé dans l'oeil de ma belle soeur. Je commençais à craindre le pire, mon frère étant plutôt d'un naturel jaloux.

- Mais, qu'avez vous donc aux mains, lui demanda ma belle mère.

- Il s'est blessé en ouvrant les huîtres pour le réveillon, m'empressais-je de répondre.

- Oh ! Seigneur !

Puis, nous sommes passés à table. Il a poliment proposé le plat à ma belle-sœur qui lui faisait le sien, « je vous en prie, servez-vous » lui a-t-elle répondu. Et Jésus s'est servi une tranche de gigot de la veille, et a religieusement dégusté le Saint Emillon grand cru.

-  Vous avez l’air en appétit, lui a lancé ma femme

-  Ma foi, oui. Ça fait une éternité que je n’ai pas mangé ainsi. Je bénis ce moment.

-  C’est vrai qu’en cuisine ma fille fait des miracles. Ajouta ma belle-mère.

Et la soirée a continué jusqu’au dessert, sans un problème, bien que ma belle-sœur continuât à lui faire les yeux doux et que consécutivement, mon frère semblait l’avoir de plus en plus en pâle estime.

En lui proposant le gâteau,  ma belle-mère lui précisa « vous allez m’en dire des nouvelles, vous qui avez l’habitude du cake. Ça ce n’est pas de l’étouffe chrétien ! » Et il avala son dessert avec le même appétit que le reste, en se resservant du vin de loraine. Un fameux vin de Metz !

C'est ainsi, que cet homme humble, fit la conquête de toute la famille, excepté celle de mon frère, bien entendu.

Le lendemain, il m’a dit, :"il est temps que je vous quitte, je ne peux abuser de votre hospitalité."

            -  Mais vous savez où aller ?

            -  J’ai un dernier voyage à faire, me répondit-il.

            -  Puis-je vous raccompagner quelque part.

            -  Jusqu’aux quais de Loire, ce serait gentil, m’a-t-il répondu.

Je n’ai pas cherché à savoir pourquoi cet endroit plutôt qu’un autre et je l’ai emmené sur le quai aux environ du  pont Jacques Gabriel. Là, il m’a tendu une enveloppe en me disant « Vous l’ouvrirez après mon départ », puis, il s’est dirigé vers le fleuve, et au moment où je pensais le voir marcher sur l’eau, il a sombré, comme une masse, sans se débattre, et a disparu dans les remous.

Je suis resté sur le quai, sans rien faire, j’aurais pu être son sauveur, mais on ne peut aller contre la volonté de dieu, me suis-je dit. Puis j’ai ouvert l’enveloppe qui contenait une lettre et un morceau de carton qui semblait être une pièce d’identité. Il y était inscrit son nom, Pojan, et son prénom Jésus. Il était de Krujë en Albanie. Sa lettre commençait par une excuse, celle de ne pas mieux parler le français et m’expliquait qu’il ne pouvait plus supporter le fait de n’avoir pas été à la hauteur des espoirs que sa famille avait fondés sur lui, d’avoir dilapidé toutes les économies qu’on lui avait confiées pour, en retour, ramener une parcelle d’un paradis, qui s’était avéré bien illusoire.

Après m’avoir remercié pour avoir donné un peu de bonheur et de chaleur, le temps d’une soirée, à un pauvre erre comme lui qui n’avait rien à apporter en retour, il terminait sa lettre par un « ADIEU » en majuscule.

Et là, un instant seulement, je me suis demandé ce que j’aurais fait s’il ne s’était pas prénommé Jésus, comme pour exiler de mon esprit la réponse désagréable qui s’y instillait déjà.